Be cri­ti­cal of the media you love
Soyons cri­tiques des œuvres que nous ai­mons.
— Fe­mi­nist Fre­quen­cy

In­tro­duc­tion

Le roman de science-​fiction d’Alain Da­ma­sio, Les Fur­tifs est sorti en avril 2019 aux édi­tions La Volte. Très at­ten­du, il est ar­ri­vé quinze ans après le pré­cé­dent, La horde du contrevent. Le lan­ce­ment s’est fait avec une énorme pro­mo­tion, et le roman est un suc­cès com­mer­cial, avec 95 000 livres ven­dus six mois après la sor­tie1.

Les Fur­tifs aborde de nom­breux su­jets sur les­quels nous tra­vaillons quo­ti­dien­ne­ment : les en­jeux de la so­cié­té de contrôle, le ha­cking, les lo­gi­ciels libres, l’or­ga­ni­sa­tion col­lec­tive, l'édu­ca­tion po­pu­laire, les com­muns, les zones au­to­nomes en lutte, la guerre des ima­gi­naires… Au­tant de thèmes qui font par­tie de nos vies et dont la pers­pec­tive de mise en récit nous ré­jouis­sait.

Lec­teur·ices as­si­du·es d’ima­gi­naire, nous avons plon­gé dans ce nou­vel uni­vers avec une cu­rio­si­té cer­taine et… nous ne nous sommes ab­so­lu­ment pas re­trou­vé·es dans les pro­jec­tions pro­po­sées. De nom­breux·ses ami·es évo­luant sur les mêmes ter­rains que nous ont lu le livre avec pour­tant beau­coup d’en­thou­siasme. C’est cette contra­dic­tion qui nous a mo­ti­vé·es à dé­cor­ti­quer les 696 pages du roman, afin de mieux com­prendre ce qui nous a gêné·es. Nous es­pé­rons que ce tra­vail vous ai­de­ra pour vos propres ana­lyses.

Quel sens fa­brique le texte ?

Cette ana­lyse se dé­roule au prisme de nos idées et pra­tiques po­li­tiques : fé­mi­nisme ma­té­ria­liste et queer, anar­chisme, com­mu­nisme li­ber­taire, hack­ti­visme et dé­fense des li­ber­tés nu­mé­riques. Nous ne ju­geons pas ici de la qua­li­té lit­té­raire des Fur­tifs, mais de ce que pro­duit le texte. Nous ne cher­chons pas à ré­pondre à la ques­tion « Qu’a voulu dire l’au­teur ? » mais bien « Quel sens fa­brique le texte ? ». Il n’est pas non plus ques­tion de por­ter un ju­ge­ment sur les per­sonnes qui ont ap­pré­cié cette œuvre. Il nous semble tout à fait pos­sible d’aimer une his­toire tout en re­con­nais­sant ses li­mites et ses dé­fauts.

Bien que que nous sou­hai­tons avant tout nous in­té­res­ser à ce que le texte pro­duit, il est dif­fi­cile de faire to­ta­le­ment abs­trac­tion des prises de pa­role pu­bliques de son au­teur. En effet, ce der­nier est ré­gu­liè­re­ment in­vi­té par la presse en tant qu’ex­pert d’an­ti­ci­pa­tion po­li­tique et lit­té­raire. Alain Da­ma­sio dit por­ter une pa­role en­ga­gée, po­li­tique, et que c’est jus­te­ment là son rôle d’au­teur :

Je consi­dère qu’un ar­tiste, à par­tir du mo­ment où il dis­pose d’une pa­role pu­blique, même mi­ni­male, en­gage à une res­pon­sa­bi­li­té vis-​à-vis de ceux qui vont le dé­cou­vrir, le lire, le suivre ; il a dès lors un im­pact et ne peut plus faire les choses de façon neutre.
— In­ter­view réa­li­sée par la revue Bal­last, le 16 oc­tobre 2017

Ten­tons donc d’ana­ly­ser quels peuvent être les im­pacts des Fur­tifs, ce que pro­duit po­li­ti­que­ment le livre. Nous vous lais­sons ce­pen­dant l’exer­cice de poin­ter les contra­dic­tions avec les po­si­tions pu­bliques de l’au­teur.

Si nous vou­lons li­mi­ter au­tant que pos­sible notre ana­lyse au texte, sans ré­flé­chir aux in­ten­tions de l’au­teur, c’est qu’il n’est que très ra­re­ment là lors de nos lec­tures. Il ne peut pas nous ex­pli­quer ce qu’il en­tend der­rière cha­cun des mots qu’il a choi­si. Chaque lec­teur·ice amène donc avec iel sa grille de lec­ture, qui ne s’est pas construite à par­tir du néant. Ces dif­fé­rentes grilles sont le fruit du contexte so­cial dans le­quel les lec­teur·ices ont évo­lué, contexte so­cial évo­luant lui-​même grâce aux re­pré­sen­ta­tions que portent les œuvres cultu­relles qui cir­culent au sein de la so­cié­té.

Pour une dis­cus­sion plus ap­pro­fon­die sur les in­té­rêts et les li­mites d’une telle ap­proche à une époque où le ca­pi­ta­lisme a su trans­for­mer les au­teur·ices en marque, voir la vidéo de Lind­say Ellis sur La mort de l’au­teur pu­bliée en dé­cembre 2018. (Mal­heu­reu­se­ment, en date du 20 avril 2020, les sous-​titre fran­çais sont plu­tôt mau­vais.)

C’est donc parce que les œuvres de fic­tion par­ti­cipent de notre culture com­mune que nous pen­sons qu’étu­dier les re­pré­sen­ta­tions qu’elles vé­hi­culent est un tra­vail po­li­tique pré­cieux. Par exemple, le fait qu’une par­tie des per­son­nages prin­ci­paux des Fur­tifs soient des mi­li­taires dit quelque chose. On peut dé­battre du pour­quoi et du com­ment de ce que cela fa­brique, ou de l’im­por­tance que cela peut avoir, mais l’exis­tence de l’armée ayant du sens dans nos vies, la pré­sence de l’armée dans le livre porte un sens.

De meilleurs ima­gi­naires

Alain Da­ma­sio est ré­pu­té pour sa maî­trise de la langue fran­çaise et des jeux sty­lis­tiques et Les Fur­tifs ne fait pas ex­cep­tion. Bien que re­le­vant de la lin­guis­tique, le choix des mots et leur agen­ce­ment est aussi si­gni­fiant d’un point de vue po­li­tique, sur­tout quand on sait qu’ils ont été lon­gue­ment pesés. C’est ce que nous avons voulu étu­dier. Il est éga­le­ment ré­pu­té pour por­ter une vi­sion par­ti­cu­lière du monde futur : « Il faut rendre à nou­veau la ré­vo­lu­tion dé­si­rable »2. Nous sommes d’ac­cord et pen­sons que cet ob­jec­tif passe par de meilleurs ima­gi­naires. Nous avons donc be­soin d’œuvres de fic­tion por­teuses d’un monde meilleur. Nous nous sommes aussi at­te­lé·es à cette étude dans l’es­poir d’aler­ter sur les écueils que nous avons iden­ti­fiés, et de par­ta­ger des mé­thodes d’ana­lyse des mé­dias que nous consom­mons.

Nous ne sommes pas uni­ver­si­taires. Nous avons mis notre temps et nos pas­sions à contri­bu­tion et nous nous sommes ins­pi­ré·e d’autres cri­tiques et ana­lyses (de ce roman comme d’autres œuvres de culture po­pu­laire) pour réa­li­ser ce tra­vail. Nous avons déjà col­lec­té une quan­ti­té im­pres­sion­nantes de notes, creu­sé des piles de ré­fé­rences, or­ga­ni­sé tant bien que mal nos ré­flexions, et com­men­cé la ré­dac­tion de nom­breuses par­ties. Ce­pen­dant, écrire, af­fi­ner, vé­ri­fier, re­lire, ré­écrire, re­vé­ri­fier dans un livre de près de 700 pages prend tou­jours plus de temps que l’on ne le vou­drait. Nous es­pé­rons pu­blier les dif­fé­rents ar­ticles au fur et à me­sure de leur fi­na­li­sa­tion dans les pro­chaines se­maines voire mois…

« Ça va nous prendre un gros week-​end à écrire, non ? »

Spoi­lers et conte­nu sen­sible

L’ana­lyse qui suit a été di­vi­sée en plu­sieurs ar­ticles. Dès le pre­mier, nous ré­su­mons l’in­té­gra­li­té de l’his­toire des Fur­tifs, et nous fai­sons en­suite de nom­breuses men­tions de pas­sages du livre. Si vous ne sou­hai­tez pas que l’in­trigue vous soit ré­vé­lée, nous vous conseillons de re­pous­ser la lec­ture de cette ana­lyse après la lec­ture du roman.

Par ailleurs, nous abor­dons des su­jets po­ten­tiel­le­ment sen­sibles tout au long de ces ar­ticles : sexisme, ra­cisme, ho­mo­pho­bie, trans­pho­bie, va­li­disme, vio­lences conju­gales, agres­sions sexuelles, viols, morts vio­lentes.

Toutes les ci­ta­tions dont la source n’est pas pré­ci­sée sont ti­rées de l'édi­tion des Fur­tifs pu­bliée en avril 2019 par La Volte.

Com­men­çons donc par re­gar­der quelle his­toire ra­conte les Fur­tifs


  1. Selon les chiffres an­non­cés en no­vembre 2019 aux états gé­né­raux de l’ima­gi­naire. ↩︎

  2. Ex­trait d’une une in­ter­view réa­li­sée par la revue Usbek et Rica, 25 jan­vier 2018. ↩︎

Nous sou­te­nir ✨

Nous sommes nous-​mêmes su­pris·es de l’am­pleur du chan­tier que re­pré­sente cette ana­lyse des Fur­tifs. Nous avons en­core de nom­breux ar­ticles en tête. Vous pou­vez sou­te­nir fi­nan­ciè­re­ment notre tra­vail. En re­mer­cie­ment, vous ob­te­nez l’ana­lyse au for­mat EPUB pour vos li­seuses ou vos ar­chives.

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