Sahar, une mauvaise mère

Avertissement : cette partie évoque des violences contre les enfants (virtuelles) et des violences psychologiques. Si vous préférez vous épargner sa lecture, la partie suivante traitera des représentations de la famille traditionnelle (article à paraître). Le risque de fausse couche est également évoqué, dans un encadré intitulé Un discours « pro-vie », qu’il est possible de sauter sans gêner la compréhension du reste de l’article.

Lorsque l’histoire des Furtifs commence, Sahar a fait le deuil de la disparition de sa fille et cherche à reconstruire sa vie. Cela pourrait être présenté comme positif : réussir à surmonter la perte d’un enfant n’est pas facile. Le livre aurait pu valoriser le fait de dépasser le chagrin, d’avancer, sans pour autant que cela implique d’oublier Tishka.

Pourtant, c’est Sahar qui sera l’antagoniste du roman pendant toute la première partie. Ce rapport est établi dès le premier chapitre, lorsque le personnage est introduit :

Je pense à Sahar, j’aimerais qu’elle soit là […] et qu’elle ravale sa phrase qui me dévore depuis des mois : « Vos furtifs sont des artefacts de capteurs ; c’est juste un fantasme de grands gosses… Jamais ça ne nous ramènera Tishka… ». Du haut de ses quatre ans, Tishka savait, elle, que ça existe. (p. 14, point de vue de Lorca)

C’est donc bien contre Sahar qu’il faudra remporter une victoire afin que Tishka puisse être retrouvée.

Plus généralement, l’histoire nous montre qu'à chacune de ses décisions, Sahar a tort. Comme son personnage est principalement défini par sa position de mère, cela nous renvoie sans cesse l’image d’une « mauvaise mère ». Ce dénigrement quasi-systématique fait écho aux stratégies déployées par les masculinistes :

Le cybermagazine Content d’être un gars met aussi sous les projecteurs des femmes qui font la une des journaux mais qui ne sont pas des personnalités publiques. Ces faits divers rapportés sur le site ont tous un point en commun : ils discréditent les femmes. Ainsi, pour prouver que le féminisme a détruit les familles et surtout aliéné les mères, certaines pages du site reproduisent des articles à propos de scandales impliquant des femmes et leurs enfants, dont des reportages au sujet de mères ayant assassiné des bébés.
— Cyberviolence : le discours masculiniste sur les femmes, Mathieu Jobin, in Le mouvement masculiniste au Québec, éditions du Remue-ménage, 2015.

Ce lien nous paraît d’autant plus facile à faire que le roman met en scène plusieurs situations, de plus en plus violentes, dans lesquelles Sahar néglige et maltraite sa fille.

Sahar abandonne (symboliquement) sa fille

La dichotomie mère-putain est tracée à la règle sur le corps des femmes, façon carte d’Afrique : ne tenant aucunement compte des réalités du terrain, mais uniquement des intérêts des occupants. Elle ne découle pas d’un processus « naturel », mais d’une volonté politique. Les femmes sont condamnées à être déchirées entre deux options incompatibles.
— King Kong théorie, Virginie Despentes, 2006

La volonté de Sahar de faire son deuil et de passer à autre chose est présentée comme un obstacle au fait de retrouver Tishka et la place dans la position d’une mère abandonnant son enfant.

Le mot est d’ailleurs directement utilisé par Lorca dans son échange avec Sahar :

— Comment ça va, sinon ? Tes cours ? Il y avait du monde sur la place…
— Ça va mieux. Parfois, j’arrive à passer une heure sans penser à elle… […]
— C’est marrant que tu dises ça… Moi, quand je ne pense pas à elle, j’ai l’impression de la trahir. De l’abandonner. (p. 83, Sahar)

L’idée que Sahar trahit sa fille revient plus loin dans ce deuxième chapitre. Lorca et Sahar se retrouvent pour discuter après plusieurs mois de silence. À un moment, Sahar oriente la discussion sur leurs relations affectives :

— Tu as quelqu’un dans ta vie en ce moment ?
— Non.
— Tu devrais, ça te ferait du bien…
— Tu as quelqu’un, toi ?
— J’ai eu quelques aventures ces derniers mois… […]
— …
— Ça va ?
— Je pensais pas que tu te réinvestirais si vite… Mais c’est bien. Moi, je pourrais pas. Pas encore. Je ne suis pas du tout prêt. (p. 85, Sahar)

Lorca semble l’encourager (« mais c’est bien »), mais on comprend que c’est un mensonge au paragraphe suivant :

Elle venait de lancer quatre petites phrases anodines, de sa voix la plus charmante et la plus calme, et ça m’avait cloué au mur comme un jet de couteaux. Flirter ? ? Je n’avais jamais été d’un naturel jaloux, pourtant je la voyais partir, je la voyais ensevelir notre vie, à légers coups de pelle, tandis que de mon côté… Flirter ? Je n’aurais pas pu. Parce que j’aurais eu l’impression de trahir Tishka en aimant quelqu’un d’autre que sa mère. (p. 85, Lorca)

Le roman associe ici le fait qu’un père aime une autre personne que sa compagne à une trahison vis-à-vis de leur enfant. Cette réaction de Lorca nous pousse à réévaluer les propos de Sahar au regard de l’engagement de Lorca. Nous retombons alors dans le schéma patriarcal : une mère ne doit pas avoir de vie affective ou sexuelle, en tout cas pas hors du couple parental.

La narration renforce encore davantage cet aspect : on ne connaîtra pas à Sahar d’autre relation affective, même amicale, que celle qu’elle a avec Lorca.

On comprend en effet, dès le paragraphe suivant, que Sahar a menti sur ses flirts. Son incapacité d’avoir d’autres relations affectives ou sexuelles est même présentée comme une évidence :

Je n’ai eu aucun flirt évidemment, j’ai été courtisée bien sûr (pas tant que ça, mon indisponibilité se sent) mais à chaque fois, même en me forçant, je n’arrivais pas à oublier le regard de Tishka, ce qu’elle en aurait pensé du haut de ses quatre ans, elle qui n’imaginait pas que notre amour ne soit pas du toujours-toujours… (p. 86, Sahar)

Les réflexions de Lorca comme de Sahar posent comme négatif l’idée que Sahar reprenne sa vie affective en main. La narration nous rassure pourtant : elle est restée fidèle, même en étant séparée de son mari. La raison que donne Sahar pour ce choix est le regard supposé de sa fille, ce qui finit d’affirmer l’impossibilité d'être mère et d’avoir une vie affective et sexuelle avec une autre personne que son coparent.

Si Sahar ment ainsi à Lorca, c’est qu’elle aimerait qu’il entame enfin un processus du deuil. Le refus de Lorca d’accepter la disparition de leur fille rend en effet plus difficile pour Sahar de mener à bien le sien. Elle le lui dit à plusieurs reprises :

— […] Tu refuses de faire le deuil, et tu refuses, et tu refuses, et tu refuses encore ! Grandis, nom d’un chien ! (p. 74, Lorca)

— Il faut que tu coupes avec notre passé, Lorca. Que tu passes à autre chose. Si les chasseurs t’aident à faire le deuil, tant mieux. C’est bien fini, tu le sais. (p. 85, Sahar)

Étant, après tout, au début de l’histoire, il est possible se dire qu’il s’agit simplement de la différence entre deux personnes dans leur capacité à faire un deuil. Mais Lorca enfonce le clou quelques chapitres plus tard. Il vient de convaincre Sahar que Tishka est bien vivante — et que donc elle avait tort de vouloir aller de l’avant. Il repense alors à leur période de séparation :

dix-neuf mois à faire le deuil terrifiant de notre fille […]. Dix-neuf mois où elle avait assassiné de ses mains et de son âme Tishka en elle. (p. 293, Lorca)

Faire le deuil d’une enfant disparue est ici carrément associé à un infanticide1. On a quitté le registre du simple renoncement pour entrer dans un champ lexical beaucoup plus fort et connoté.

Une fausse incompatibilité émotion-raison

Il est intéressant de voir un personnage de mère qui soit rationnelle, moins émotive que les clichés habituels et qui n’incarne pas non plus « l’instinct » protecteur maternel.

Cet aspect du personnage de Sahar ressort très bien dans le deuxième chapitre, où nous la rencontrons pour la première fois. On peut y lire plusieurs paragraphes et interventions dans lesquels Sahar analyse la situation familale et la façon dont la disparition de Tishka les a transformé·es, elle, Lorca, et leur relation.

Pourtant, les capacités d’analyse de Sahar sont montrées à travers les pensées de Lorca comme un défaut. Elles nous sont d’abord présentées comme étant un refuge qui la coupe de ses émotions :

Elle était remontée à l’étage intellectuel, là où elle était à l’aise, toujours, là où l’émotion n’entrait plus, ne pouvait plus la bouleverser. (p. 77, Lorca)

Lorca insiste ensuite sur le fait que sa rationalité l’empêche de « sentir » que Tishka est encore vivante. Ce que lui peut, au contraire, étant pleinement dans l'émotion :

— Tishka est vivante. Ça me perturbe beaucoup que tu ne le sentes pas toi-même, sa propre mère. Ça m’attriste aussi. Tellement. Mais sans doute que j’ai infiniment plus de sensibilité à ces choses-là que toi. (p. 88)

Le lien logique se fabrique ici comme ceci : Sahar rationalise → elle ne peut pas ressentir des émotions → elle ne peut pas sentir que Tishka est vivante → elle fait le deuil de sa fille → elle l’abandonne. La narration nous présente ainsi les qualités intellectuelles de Sahar comme préjudiciables à ce qu’elle remplisse « convenablement » son rôle de mère.

Le roman colporte l’erreur qui consiste à présenter capacités d’analyses et capacités émotionnelles comme incompatibles. Mais surtout, il renforce une injonction contradictoire misogyne : une mère intellectuelle sera prétendument trop détachée de ses enfants, mais une mère émotionnelle sera considérée comme faible ou incapable, trop facilement victime de ses émotions. Ce dernier aspect est d’ailleurs reproché au personnage de Sahar lors de deux scènes sur lesquelles nous revenons plus loin.

L’histoire établit que Sahar est une antagoniste. On voit émerger le portrait d’une mère indigne, sans cœur, qui a abandonné sa fille et qu’il faut convaincre de reprendre les recherches. Petit à petit, elle va effectivement se ranger à l’avis de Lorca, mais sans pour autant que son rôle de mère froide soit levé. Pire, on va même constater une escalade de la violence.

Sahar frappe (virtuellement) sa fille

Dans l’univers des Furtifs, les dispositifs de réalité dite augmentée font partie du quotidien. Cette technologie nommée « réul », abréviation de « réalité ultime », permet à des éléments simulés par ordinateur de s’ajouter à ce que perçoivent nos sens de notre environnement.

Après avoir été longtemps réticent à cette technologie, Lorca a commencé à s’en servir avec les simulations militaires (p. 426), avant de l’utiliser pour des usages plus récréatifs. Dans le chapitre 16, on apprend qu’il se sert aussi de logiciels qui permettent d’interagir avec une reconstitution de Tishka :

Toutes les vidéos à quatre ans, tous les enregistrements de sa voix dans les doudous, toutes les photos. Plus tu fournis de données, plus la reconstitution est précise et fidèle. C’est le principe de la réul… (p. 424, Lorca)

En apprenant cela, Sahar se met en colère. Nous reviendrons sur la dispute qui s’en suit (article à paraître) ultérieurement. Sur la fin de cette scène, Lorca fait pression sur Sahar en la ramenant à son lien avec Tishka :

— Essaie, Sahar. Essaie juste ! Si tu ne le fais pas pour moi, fais-le pour elle. (p. 425, Lorca)

Sahar répond alors à Lorca «  Qu’est-ce que tu me sors ? C’est quoi… ces répliques de mauvais film ? » (p. 425, Sahar) Le texte attire ainsi l’attention sur le cliché que représente la phrase de Lorca avant de passer à la suite.

Cette astuce d'écriture, en anglais « lampshading », montre que l’auteur sait que c’est cliché, et indique qu’il est bien au courant. Cela permet de désarmer le lectorat, et une fois la remarque posée, de pouvoir passer à la suite sans autre explication.

Ce qui est préoccupant ici sur un plan politique, c’est que cela permet de ne pas s’attarder sur le chantage affectif que fait Lorca et qu’on pourrait résumer par « si tu ne le fais pas, c’est que tu n’aimes pas ta fille ». Le fait que ce genre de manipulation soit un cliché mériterait bien d'être dénoncé plutôt que renforcé.

Quelques jours après leur dispute, Sahar demande à Lorca d’essayer :

— Je voudrais la voir là, au soleil. Dans ce jardin… Je fais comment ? […]
— Tu… Tu mets les disques… tu attends qu’ils accommodent à ta vision… Puis tu dis « Réul/Persona Tishka ». (p. 427, Sahar)

Ça ne se passe pas bien. Sahar est déstabilisée par le fait de voir la reconstitution de Tishka par la réul sans que cela corresponde à ses autres sens :

 […] j’ai tendu ma joie vers la balançoire en serrant tout le vide du monde entre mes bras. […] j’ai senti mes mains sur mes coudes et mes épaules qui enlaçaient mes épaules. J’ai rouvert les yeux. Elle était encore là pourtant, tout contre moi, ses joues à quelques centimètres de mes lèvres qui ne pouvaient l’embrasser, de ses cheveux qui ne sentaient rien […]

Elle perd alors son sang-froid et tente de frapper la simulation :

 […] je lui ai sauté au cou en hurlant « C’est pas toi, c’est pas toi, tricheuse, tu triches !! » de sorte qu’elle a reculé, avec effroi, elle a commencé à se décaler par à-coups bizarres, de figurine, puis à se redécaler encore chaque ſois que je voulais l’attraper, j’ai pris un bâton contre la haie et je l’ai frappée de fureur mais les coups la traversaient (p. 428, Sahar)

On peut comprendre que Sahar ait une réaction violente face à une modélisation de sa fille, dont la « réalité » lui est à la fois trop parfaite et trop incomplète.

Le choix de la cible de sa réaction est plus douteux. Elle s’attaque en effet à sa fille plutôt, par exemple, que de choisir d’enlever les disques rétiniens, à l’origine de son trouble — après tout, on nous l’a présentée comme rationnelle — ou de se retourner contre Lorca qui a insisté pour qu’elle se prête à l’exercice. Ce n’est pas anodin : la narration introduit le doute chez Sahar, ce qu’on attend d’elle depuis le début, mais sans pour autant récompenser cette progression. Elle sombre dans les émotions les plus fortes, et la conséquence est qu’elle s’attaque à une représentation de sa fille : elle reste une mauvaise mère, trop émotive, toujours détachée de son enfant et maintenant, violente. Et pas n’importe quelle violence : elle frappe la représentation de Tishka à coups de bâton. Certes, elle verbalise qu’elle a compris que ce n'était pas vraiment sa fille. Mais le mot employé est « tricheuse ». Ce n’est pas Tishka, mais la simulation reste perçue comme humaine, simplement… quelqu’un d’autre.

L’attaque déclenche l’arrêt de la simulation avec le message suivant :

Nous rappelons qu’en vertu de la loi du 12 juillet 2036, la maltraitance des enfants est interdite dans les espaces virtuels ou reconstitués. (p. 428, Sahar)

Bien que le passage soit clair sur le fait que les coups sont virtuels, la représentation d’une mère attaquant son enfant est là pour choquer. Après avoir insisté sur le fait que Sahar ait abandonné Tishka, le roman utilise maintenant explicitement le terme de « maltraitance ».

L’escalade dans la violence ne s’arrête pas là. Tishka finit par revenir à ses parents dans le chapitre 16. Mais même après son retour, ce qui prouve l’erreur de Sahar quant à la disparition, cette dernière est maintenue dans son rôle de mère toujours en tort.

Un discours « pro-vie »

Tishka revient à ses parents après que ses derniers ont rejoué, au même endroit, sa conception.

Cette conception est justement évoquée peu de temps avant, directement en lien avec l’inconséquence de Sahar :

C’est ici que Tishka a été conçue, à cette époque, en automne. C’est ici que dans notre mythologie d’amoureux, elle aurait pu ne jamais naître, ne rester qu’un embryon minuscule décroché bêtement par un saut trop brutal, un saut que Sahar avait fait à un kilomètre d’ici […], un saut pour se sortir […] de ce canyon à sec où l’on s’était égarés avec bonheur. (p. 425, Lorca)

On comprend de cette séquence que le saut est arrivé tout au plus quelques jours après la conception. Cependant le livre ne nous présente aucun moyen pour que le couple apprenne aussi vite la grossesse de Sahar — le roman ne fait nulle part mention de nouvelles technologies pour le contrôle des naissances.

Nous avons été mal à l’aise de voir le roman reprocher à une femme d’avoir pris le risque de faire une fausse-couche. D’autant plus qu’elle ne pouvait pas encore savoir qu’elle était enceinte. Cela nous semble revenir à reprocher à toutes les femmes en âge de procréer de continuer toutes formes d’activité physique.

Heureusement, l’anecdote relève d’une « mythologie d’amoureux », mais le terme « bêtement » employé est lourd de sens.

Il est plus facile d’accepter qu’on est bien dans un mythe que s’est fabriqué le couple. Mais dans ce cas, à quoi sert-il, si ce n’est à culpabiliser Sahar à rebours ? Quelque part, Lorca est en train de dire « Tu te rappelles ce saut ? Tu aurais pu la perdre ! »

Cependant Tishka s’était accrochée aux parois de l’utérus, avec toute la force têtue et aveugle de la vie qui pousse, elle avait décidé d’exister et d’être notre fille, de venir au monde. (p. 425, Lorca)

En nommant Tishka et en lui donnant une volonté dès le stade embryonnaire2, ce passage reprend les discours des mouvements dits « pro-vie » (que nous préférons nommer « anti-avortement3 »).

Sahar tue sa fille

Lorsque Tishka revient à ses parents, elle s’est alors hybridée avec un ou plusieurs furtifs. Ces créatures ont la particularité de se transformer en céramique inerte si jamais elles sont vues. L’enjeu est donc immédiatement posé dès le premier échange avec Tishka. Personne ne pourra la voir, même ses parents, sous peine d’entraîner sa mort :

— Papa !
— … Tu es revenue ? … C’est vraiment toi mon amour ?
— Fermez… Fermez vos fœils…
— Nos… Nos yeux ?
— Si. Pas me garder. Vous avez l’apprice ?
— Si on te voit, on te tue, c’est ça ?
— Fu’tive. (p. 435. Sahar)

Iels mettront donc en place des protections pour les moments passés avec elle :

La première journée avec elle fut un ouragan de jeux, dès le petit-déjeuner que nous avions pris un bandeau sur les yeux pour couper court à toute envie de la regarder, parce qu’on avait trop peur de l’erreur qui tue, de la pulsion scopique, trop peur surtout de nos anciens réflexes de parents sitôt qu’elle disait « maman » ou « papa » et que nos têtes se tournaient vers elle. (p. 441-442, Lorca)

Quelques jours plus tard, après avoir dû s’enfuir et échapper à l’armée, on peut déjà entendre Sahar douter de sa capacité à résister. Le roman nous dit qu’elle doit lutter à la fois contre sa condition de mère et contre son intelligence (qui la pousse à résoudre des énigmes) :

Bon… Sous ce ravissement de repartager autant de moments avec elle, je me demandais en sourdine combien de temps je tiendrais sans me retourner un jour. Comment j’allais faire pour ne pas craquer, jamais faillir, comment c’était humainement possible pour une mère de ne pas contempler le visage de son enfant lorsqu’elle était comme là, à un souffle de ma joue, à une rotation minuscule de mon cou. Me taraudait en outre cette énigme de savoir si, Tishka n’étant pas nativement furtive, il n’était pas inenvisageable de pouvoir la regarder sans qu’elle fige, sans que se déclenche cette mort-réflexe des furtifs en elle. (p. 469, Sahar)

Forcément, après nous avoir bien préparé⋅es à l’idée, cela fini par arriver4 :

Il y aura toujours des mecs pour vous dire que c’est les keufs qui ont tué Tishka Varèse. J’aimerais bien aussi que ce soit ça. Wala. Ceux qui ont vu la poursuite sur la crête du Galéasson racontent autre chose, hein. Ils disent que c’est plus horrible que ça. Que c’est son père qui l’a tuée. Mais moi, j’étais à dix mètres de Lorca quand le raid a dégainé. C’est pas son père qui l’a tuée, la petiote. Non. C’est sa reum. (p. 493, Toni)

Sahar se retourne par reflèxe pour voir Tishka, après que cette dernière a été touchée par des balles tirés par le RAID lors de l’assaut contre l’occupation de l'île de Porquerolles :

La main de Tishka est toujours dans la mienne, la pressıon de ses doigts faiblit, je me retourne vers elle dans un réflexe purement incompressible, je vous le jure, je vous le jure ! (p. 559, Sahar)

Ce « je vous le jure » peut être lu comme une réponse directe du personnage aux accusations que pourraient lui faire les autres personnages, mais aussi celles qui pourraient venir du lectorat. La gravité du geste est d’ailleurs soulignée par Saskia dans la page suivante :

Tishka est morte, je me suis dit. Elle est morte. Et c’est sa mère qui l’a tuée. (p. 560, Saskia)

Et, pour Lorca, elle est clairement coupable :

Tu le savais. Tu savais ce qui se passerait. Tu savais qu’il fallait pas. […] Tu le savais. T’as pas fermé les yeux, hein. T’as pas pu, tu te dis, j’ai pas pu ! je pouvais pas ! t’as pas pu tu crois que t’as pas pu mais tu pouvais ! Tu l’as tuée parce que t’as pas pu. Tu savais qu’un jour, un jour y aurait un moment comme ça. Qu’il fallait être prête. […] Tu l’as tuée. T’as tué ma fille, maman Sahar. T’as tué Tishka parce que t’as pas pu maman. Tu savais. Tu le savais. (p. 575, Lorca)

Nous reviendrons plus loin sur comment cela permet au personnage et au roman de justifier des violences fantasmées contre Sahar (article à paraître).

Tout au long des Furtifs, le personnage de Sahar a tort. Pour éviter un inventaire complet qui aurait surtout été fastidieux, nous avons décidé de nous concentrer sur ce qui peut s’apparenter à des violences contre sa fille, mais elle est régulièrement démentie quelque soit la décision qu’elle prend.

Là encore, on suppose que l’idée était justement de ne pas avoir un personnage féminin dont la maternité est idéalisée. Mais le fait de ne proposer pour alternative qu’une mère forcément dans l’erreur montre en réalité une vision très binaire de cette condition : soit on est maternelle comme le veulent les stéréotypes, soit on est indigne, mais on ne peut pas être une bonne mère autrement.

L'élément fondateur, le fait que Sahar ait choisi de faire son deuil, ne lui sera jamais pardonné. Au final, c’est Lorca qui a raison de s’acharner et c’est lui, le patriarche, qui sauve sa famille, dans une figure très classique de l’homme qui pourvoit aux besoins de son foyer (article à paraître).


  1. On utilise ici le terme « infanticide » pour désigner plutôt un « filicide » qu’un « néonaticide ». Pour lire des réflexions féministes sur ce dernier, nous recommandons la lecture du livre Reflexions autour d’un tabou : l’infanticide publié en 2015 dans la collection Sorcières des éditions Cambourakis. ↩︎

  2. De ce que nous comprenons, il s’est passé au plus quelques jours entre la fécondation et le saut mentionné ici. Ce passage semble donc erroné sur le plan biologique : l’œuf ne s’implantant dans le fond utérin entre le 6e et le 10e jour de développement. ↩︎

  3. Pour une explication des choix derrière ces différentes dénominations, voir l’introduction de la page Wikipedia consacrée au « mouvement pro-vie », consultée le 10 février 2021. ↩︎

  4. Curieusement, alors que les événements se déroulent à la fin du chapitre 19, on apprend que Sahar finira par tuer sa fille bien avant, en ouverture du chapitre 18. C’est le seul rebondissement de l’histoire qui bénéficie d’un flash forward. ↩︎